La psychiatrie militaire nous apprend quelque chose que le débat public tait systématiquement : la guerre ne s'arrête pas quand on rentre. Elle continue, invisible, sans uniforme et sans ennemi désigné. L'ennemi, c'est soi-même.
Dans cet épisode, Amal Dadolle reçoit Patrick Clervoy — médecin psychiatre, professeur agrégé du Val-de-Grâce, ancien titulaire de la chaire de psychiatrie militaire, spécialiste du traumatisme psychique. Quarante ans sur des théâtres d'opérations (Centrafrique, Bosnie-Herzégovine, Afghanistan, Mali), puis dans les cabinets où reviennent les vétérans brisés d'Indochine, d'Algérie, du Liban, du Rwanda. Son livre L'homme en guerre. Psychologie d'une transformation (Odile Jacob, 2026) analyse ce qui se passe à l'intérieur — pas ce qu'on voit de l'extérieur.
Ce que la psychiatrie militaire révèle dans cet épisode
Pourquoi s'engage-t-on — et pourquoi ça ne prépare pas à ce qui suit ? La France a perdu 90 hommes en Afghanistan, plus d'un millier de blessés physiques et psychiques. Quinze ans plus tard, l'Afghanistan est retombé aux mains des talibans. La non-reconnaissance de cet effort constitue, selon Clervoy, une blessure institutionnelle distincte du trauma de combat.
Que se passe-t-il cognitivement sous le feu ? Sous le feu, un soldat ne dispose plus que de 30 % de ses capacités cognitives. Il traverse la guerre comme un brouillard. C'est bien longtemps après qu'il tente de comprendre ce qu'il a vécu — et surtout ce qu'il a fait.
La majorité des soldats répugne-t-elle vraiment à tuer ? Oui. C'est l'un des enseignements les plus contre-intuitifs de la psychiatrie militaire. Les confidences sur ce sujet arrivent 20 à 30 ans après les faits. Les militaires ont développé tout un vocabulaire pour ne pas dire "tuer" : neutraliser, délivrer les feux, frappe chirurgicale — cette dernière expression que Clervoy, médecin, refuse catégoriquement.
Comment des gens ordinaires deviennent-ils des bourreaux — Abou Ghraib ? S'appuyant sur Stanley Milgram, Philip Zimbardo et l'expérience de Solomon Asch sur le conformisme (70 % des individus adoptent une réponse fausse si le groupe la partage), Clervoy démontre que sur 100 soldats, 90 à 95 peuvent basculer en situation de commandement absent. La psychiatrie militaire française nomme ce phénomène le décrochage du sens moral : les valeurs éthiques qui portent un individu deviennent si floues qu'elles cessent de le porter.
Combien de vétérans meurent après la guerre — par leur propre main ? Aux Malouines : 214 morts au combat, 260 suicides parmi les vétérans dans les décennies suivantes. Aux États-Unis entre 2008 et 2016 : 6 000 suicides de vétérans par an, soit 20 par jour — plus que les morts au combat cumulés en Irak et en Afghanistan. La psychiatrie militaire distingue les suicides directs des comportements para-suicidaires : conduites à risque, accidents, isolement progressif. Lawrence d'Arabie en est le cas emblématique.
Qu'est-ce que "la deuxième guerre" ? Un patient de Clervoy la décrit ainsi : "En rentrant, c'est là que commence la deuxième guerre, celle dont personne ne parle ni ne témoigne. Invisible, sans uniforme et sans ennemi désigné. L'ennemi, c'est soi-même, ou plutôt ce que l'on porte en nous sans savoir le nommer. Les civils vivent, rient, et se plaignent de choses qui peuvent paraître dérisoires. Nous, on sourit, on hoche la tête, on fait semblant d'être là, mais une partie de nous est restée là-bas."
Au programme : 00:00 — Introduction : la guerre au temps du bien-être 03:35 — Comprendre ce que la guerre fait aux familles 04:47 — La frontière invisible entre l'aventure et la rupture 07:59 — Ce qu'on ne dit pas aux soldats avant de partir 09:29 — "On s'autoprotège" : la peur invisible sous le feu 15:20 — La majorité des soldats répugne à tuer 16:07 — Le langage militaire / "frappe chirurgicale" 19:52 — Abou Ghraib : comment des gens ordinaires basculent 27:04 — Le décrochage du sens moral 30:03 — L'expérience de Solomon Asch et le conformisme 34:57 — Le gendarme d'Ouvéa : l'abandon institutionnel 38:38 — Les chiffres des suicides de vétérans 42:35 — Lawrence d'Arabie et le comportement para-suicidaire 43:58 — La deuxième guerre : le texte d'un patient 46:26 — Maurice Blanchot — L'instant de ma mort 48:45 — Paul Aussaresses : le "sale boulot" et le silence 52:18 — Ce qu'il reste : la fidélité 54:42 — "Êtes-vous en paix ?" — colère, Gaza, et espoir lucide
Références citées Stanley Milgram (obéissance à l'autorité) · Philip Zimbardo (expérience de Stanford) · Solomon Asch (conformisme) · Affaire Abou Ghraib, 2003 · US Department of Veterans Affairs (suicides vétérans 2008-2016) · Lawrence d'Arabie (T.E. Lawrence) · Maurice Blanchot, L'instant de ma mort · Paul Aussaresses, Services spéciaux · François Villon
📚 L'homme en guerre, Patrick Clervoy, Odile Jacob, 2026 🌐 bloomingyou.fr/psychiatrie-militaire-guerre-trauma-patrick-clervoy 🎙️ BloomingYou — podcast mieux-être corps et esprit | Amal Dadolle | Prix du Podcast Santé Francophone 2025
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